Fine fleur de la revendication indépendante, l’art cinématographique rebelle tient ses quartiers populaires à Strasbourg. Pour ce premier article, je tenais à vous présenter La Projo des Petits Gregory; initiative toute jeune lancée par deux noms du court-métrage strasbourgeois : Rock Brenner et Adrien Juncker.

Les deux créateurs ont souhaité concevoir un espace-temps dédié au cinéma dans sa créativité, sa narration, son originalité ou son impertinence.
Hors des sentiers battus, ils organisent des soirées dans des lieux aux touches alternatives, menées par une ambiance bon-enfant pour proposer des films au plus proche de l’émotion qu’ils aimeraient voir naître chez les autres. Le cinéma en tant qu’art pour faire “bander”, pour créer du lien, pour réunir.

Se bouger plutôt qu’attendre que les autres bougent, voilà leur figure de proue : montrer la diversité, sortir de l’aseptisation codifiée qui enlise notre cinéma contemporain. Ramener ces films aux poings liés du fond du lac qui, sans nos deux explorateurs en eaux profondes, ne feraient que peu d’échos en surface.
Pour vous présenter au mieux leur projet, les deux énergumènes ont eu l’amabilité de répondre à quelques questions autour d’un bon vin chaud. (Si tu veux passer le blabla, et avoir les informations pratiques, rendez-vous à la fin de l’interview)


L’idée de monter La Projo des Petits Gregory, c’est venu d’où ? Ça vient de quoi ?

(rires des deux jeunes hommes)

Ça sent la fin de soirée éméchés à avoir dit une connerie ça…

(rires)
Adrien : Même pas ! On buvait du thé, et on jouait aux échecs.
Rock : Finalement, l’idée est assez simple. On faisait déjà des soirées courts-métrages dans divers lieux sur Strasbourg, chacun de notre côté. On s’est dit : “pourquoi pas regrouper ?”. On est mué par la même envie de montrer des choses différentes.

Que souhaitez-vous montrer ? Des sujets particuliers qui vous tiennent à cœur ?

R: Il n’y a pas de sujets précis. C’est plus une manière de faire, un regard.
A: On souhaite mettre en avant des films courts, moyens ou longs qui ne le sont pas suffisamment dans des systèmes de distribution classiques.
R: Pour ma part, à Strasbourg, depuis deux ans environ je fréquente beaucoup moins les cinémas, car je suis de plus en plus souvent déçu. Je bande de moins en moins. Pourtant, j’ai 27 ans, je devrais pouvoir être au garde-à-vous à chaque instant. Mais dès que je vais au cinéma, mon seul ressenti, c’est de vouloir rentrer chez moi. Il y a des bons films, que ce soit au niveau technique ou sur des scénarios réfléchis. Mais mon problème est de me dire: “ils sont où les films que je veux voir ?”. Je suis plus intéressé par les concours de court-métrages, mais là encore, peu de films m’interpellent.
A: Le cinéma populaire nous semble empreint de schémas typiques. C’est vieux, ça manque de jeunesse.

Pour vous, ces schémas typiques, ça enlise le cinéma ? Ça le rend vieux ?

A: Oui, il est enfermé dans des standards, des clichés. Il n’y a pas de prise de risque.
R: Comme si ceux qui étaient derrière la caméra se faisaient chier à faire un film. Ils s’emmerdent. Je ne ressens pas d’amusement, je ne vois pas une sorte de plaisir qui
pourrait se passer derrière la caméra, qui serait communicatif. Je ne capte pas l’amour pour le cinéma.
A: On a l’impression de voir des gars faire du cinéma, pour faire du cinéma.
R: Quand j’étais à la fac, la plupart des étudiants avec lesquels j’étudiais avaient choisis de prendre un cursus dans le cinéma pas parce qu’ils en avaient envie, mais parce que c’était “cool”. Mater des films à longueur de journée sans vraiment porter d’intérêt à une recherche artistique quelconque. Ce que je trouve dommage, c’est que ceux qui voulaient se démener pour créer quelque chose sont sortis du cursus par manque d’intérêt [des professeurs et des élèves] et que ceux continuant sagement jusqu’à la fin, obtiennent un diplôme et peuvent plus facilement rentrer dans des systèmes classiques où il y a du travail pour réaliser des projets. Evidemment, ils ne sont pas tous comme ça. Mais beaucoup se sont retrouvés là parce qu’ils n’avaient pas spécialement décidé quoi faire de leur vie. Je ne ressentais pas d’âme dans ce qu’ils entreprenaient.
A: À savoir que les 3/4 des films que l’on diffuse, ce sont des autodidactes.

C’est important pour vous que ce soit des autodidactes ?

A: Non, ce n’est pas important. Mais c’est le hasard qui nous amène à trouver ce ressenti intéressant que l’on cherche dans des productions autodidactes.

D’ailleurs, comment vous sélectionnez les films que vous allez diffuser ?
Quelles sont vos méthodes ? J’imagine qu’on ne vous envoie pas de cassettes avec une lettre marquée “Diffusez-moi !”

(rires)
R: On s’inspire de ce qu’on peut voir à des festivals de court métrage comme le Court mais Trash de Bruxelles, 2300 Plan 9 qui se déroule en Suisse, ou la programmation du CinemaBrut qui se déroule maintenant à Paris. Ils diffusent généralement des films qu’on n’a pu voir nulle part ailleurs.

Est-ce que vous prenez parfois votre petit sac-à-dos et partez en exploration du web pour ramener à la surface des court-métrages inconnus ?

A: On part même en archéologie !
R: Jusqu’à présent, on n’a pas reçu énormément de films par le biais de notre plateforme [n’importe qui peut proposer son film, voir résumé de fin!], énormément viennent donc de nos trouvailles personnelles.

Cette idée de quête m’interpelle vraiment, y’a une méthode pour ça ?

R: Dans l’idée, on s’intéresse aux personnes qui ont créé des contenus qui nous ont marqué (comme lors de soirées court-métrage). On va voir ce qu’ils ont pu faire d’autres, leur collaboration mais surtout ce qu’ils aiment, eux ou leur copain. Et c’est très instructif. Ca amène à de nouveaux univers.

Vous produisez tous les deux des films, il me semble. Est-ce que vous avez pour projet d’en diffuser lors de vos soirées ?

A: Non, pas particulièrement. A part si Rock insiste vraiment pour diffuser un des miens, qu’il correspond au thème, ou inversement, ce n’est pas dans le projet.
R: On souhaite vraiment diriger notre regard sur l’extérieur et faire découvrir.

Le lieu et l’ambiance est une dynamique essentielle dans votre démarche ?

A: On a l’envie de créer une ambiance festive, et d’adapter les formats au lieu pour correspondre au rythme de ce que l’on diffuse. On imagine mal diffuser des courts et des longs métrages en simultané.
R: On souhaite également faire découvrir la dimension sociale qu’on aime tous les deux dans le cinéma. Aujourd’hui, tu vas dans un cinéma, tu y rentres, tu vois ton film, tu ressors. Tu ne rencontres pas forcément ton voisin. Dans nos soirées, on souhaite que tu parles à ton voisin, que tu t’amuses au concert qu’on a prévu avec la diffusion. Pour nous, c’est une véritable célébration du cinéma. Pour qu’il y ai un échange, un lien qui se crée.
A: On souhaite rassembler, regrouper.

Ces concerts prévus dans vos soirées, vous vous occupez des groupes qui passent ? Vous les sélectionnez ?

A: Non, on laisse ça à d’autres personnes. Pour la précision, nous sommes un sous-groupe de la Fabrique des Lucanes [collectif strasbourgeois proposant tous types de soirées culturelles]. Elles nous donnent libre part sur la diffusion, et s’occupent de la programmation sur la partie concert.
R: Principalement des groupes de la scène locale, mais pas que. Ce n’est pas en rapport forcément avec les films diffusés, mais ça complète l’idée de fête.
A: Quand je fais mes films, je pense à toucher un public. Que ce soit organiser des concerts, une fête, une soirée, je ne pense pas au gars tout seul devant son écran. Pour moi ça doit être vu, ressenti, par plusieurs personnes en même temps. C’est beau à voir.
R: On essaye de transmettre la même énergie que l’on a derrière la caméra, lorsque l’on crée. On souhaite trouver la petite émotion qui fera s’émouvoir le plus grand nombre.
A: C’est un plaisir qu’on éprouve et que l’on souhaite faire découvrir aux autres.
R: Puisque personne ne se décide à montrer des choses qu’on aime, et bien, on le fait nous même!
A: Au lieu de râler dans notre coin, on a décidé de se bouger le cul.

Pour finir, des films à recommander, que tout le monde devrait voir sur Terre ?

R: 1. Gummo d’Harmony Korine
2. L’Enigme de Kaspar Hauser par Werner Herzog
3. Pink Flamingos de John Waters
4. Chasing Amy de Kevin Smith

A: 1. Bad Boy Bubby de Rolf de Heer
2. Avida de Kervern et Delépine
3. Merci la vie de Bertrand Blier
4. Southland tales de Richard Kelly


Résumé (très) pratique : La Projo des Petits Grégory, c’est la projection d’un ou plusieurs films particuliers sélectionnés par des amoureux du cinéma.
C’est tous les premiers jeudis du mois au Graffalgar, pour des formats longs.
C’est également ponctuellement au Fat Black Pussycat ou au Diamant d’or pour les formats courts.
Toutes les soirées sont en prix libre (sauf imposé par le lieu).
Tu peux retrouver leur programmation sur www.cinema-strasbourg.com, mais également leurs initiatives sur leur page Facebook.
Si jamais tu réalises des films, n’hésite-pas à leur envoyer : projopetitsgregory [at] gmail.com

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A Propos de Le Cha

Fan de munster, connaisseuse de bières et accro à la S-F